zamalek
décembre 6, 2009
L’été, ajusté au trou d’ozone, s’abat durement sur la mosquée d’Al-Hâkim, dite « La Brillante ». Quiconque a vécu dans cette ville immense a découvert une réalité qu’on ne mesure ni en distance, ni en durée mais en coulées d’air.
Ces flux de températures et d’odeurs descendent les rues, enveloppent les bâtiments, les arbres, les kiosques, les véhicules, les piétons, s’accumulent sur les places en flaques épaisses, sans cesse alimentées par le bas en raison de la circulation, de l’agitation, de l’évaporation des sols, tandis que le ciel, bordé de fers à béton et de palmes, est un ciel comme partout ailleurs.
Circulant à travers ce dédale de flux, on est parcouru de picotements, comme soumis à un courant électrique, un court-circuit qui se produit chaque fois qu’on traverse l’une de ces cloisons de chaleur en équilibre instable, en perpétuel mouvement de cisailles, coulissant l’une sur l’autre comme des baies vitrées; l’esprit rationnel et l’infini, ajointés.
copie conforme à la copie
décembre 4, 2009
Par texte, il entend la forme définitive d’une expérience qui, à supposer qu’elle soit possible, définit le cadre strict dans lequel un événement unique est amené à se reproduire.
Mais « expérience » n’est pas le terme approprié, « expérience » suppose la présence attentive d’une instance extérieure, capable de comprendre, ayant pouvoir de prolonger ou d’interrompre un processus alors compris comme épreuve. Il n’y a pas d’épreuve s’entend-t-il répondre. Il n’y a que la vie personnelle débitée, dont chaque segment est pesé au moyen des attaches, désormais apparentes, qui le liaient au tronc – ressemblance, filiation, fantasme, foi, avatars renouvelés de la définition – Il n’existe pas plus d’épreuve que de beurre en branche, et aucune manière de faire le bilan de la situation. Il veut dire, une manière de se sentir moins isolé. C’est peut-être de ce côté qu’il devrait encore chercher. Comment se fait-il qu’on se sente tellement seul alors que rien ne nous distingue vraiment des autres? Mais on cherche sans chercher, car lorsqu’on en arrive à ce point, on préfère garder ses forces pour autre chose. Il a envie d’écrire qu’il en est réduit à poursuivre sur sa lancée, en restant groupé. Au début, il s’est évidemment dispersé, mais passé l’âge de vingt ans, ça ne marche plus. Il essaie de se représenter le texte, ce bloc sans portes, ni fenêtres, pourtant l’accueil, solidifié. Comme à chaque fois, il ne tient pas. Il pense à des trucs sans queue ni tête qui se mettent à papillonner; cette fois-ci, il est chanceux, il pense à Rostropovitch qui lui disait vivre « dans un état d’euphorie solidifiée. »
Après l’hallucination, après le voyage, la sanction descend pour la longue trêve de nudité : n’écrire que pour être lu par le langage.
boucle
décembre 4, 2009
.ne pas disparaître sans autre témoin plus sale que soi à portée de la main, à portée d’œil par le carreau embué de la lunette arrière… .cet autre qui ouvre le chemin avec sa vareuse déchirée tandis que soi, on est assis dans le taxi, la main crispée au portefeuille… .rêvant de la partie de jambes en l’air à venir en fixant ce pauvre salopard qui se tord sous la pluie…
.c’est pour cette raison qu’on se dit qu’elle a quelque chose à offrir… .ce n’est que pour cette misérable consolation qu’on se prend encore de passion pour elle, et qu’on pense pouvoir la décrire… on se sent malin dans sa chambre d’hôtel en observant froidement les hélicoptères qui glissent à faible allure en suivant les lignes à haute tension… .on pense qu’il reste encore la possibilité d’écrire ce genre de choses, pour ceux qui comprendront au quart de tour… .le désespoir du monde moderne, comme on dit, une simple giclée de nombres qui vrombit à travers la grille d’un climatiseur…
.s’en émerveiller, puis contrer… .l’accumulation doit rester invisible, le souffle de la bombe contenu… .pneus et bidons broyés par le soc des banquises, Sirocco butant contre la chaîne des Alpes… .nourriture fermentée par l’occlusion intestinale, foule affamée aux grilles de Versailles, lac d’altitude retenu par une moraine… .ne pas
à table
décembre 4, 2009
Dans la déroute qui disloque la bataille, vainqueurs et vaincus sont sur le même terrain. Course éperdue. Il fait nuit, il pleut. Un petit groupe de poursuivants se détache. Poisse, fatigue, vaine chasse, ils se sentent soudain très seuls, tout leur est contraire au fond de cette forêt. Les fuyards, quant à eux, reprennent haleine, ils sont chez eux, protégés par la nuit et par la pluie. Chez eux, ils y sont en effet. Des villageois en armes accourent, ils ont entendu dire que les leurs étaient pourchassés par le seigneur qui a mis le pays à sac. Ils encerclent la forêt, en réalité un bosquet de hêtres et d’épines. Au matin, chacun repart avec un morceau de viande à la ceinture. Le soleil se lève, on va pouvoir retourner aux champs.
Aurèle Jumilly de la Carpe, capitaine des Dragons, « Mémoires de campagne et champs de bataille », 1678
microcéros
décembre 3, 2009
On racontera plus bas pourquoi la Nouvelle-Orléans compte le plus fort pourcentage d’anorexiques des Etats-Unis. Mais dans l’immédiat, il s’agit de donner quelques pistes concrètes. Pour ces questions d’amaigrissement et de surveillance du poids, la meilleure adresse, c’est la Clinique Sainte-Catherine de Montréal. Pas un hasard si Sainte Catherine de Sienne a été catapultée patronne des anorexiques, elle qui ne pesait pas trente-cinq kilos en chasuble (pour un mètre quatre-vingt deux, excusez du peu), mais dont le corps en extase demeurait de longues heures comme scellé au dallage, sans qu’il soit possible de le bouger ne serait-ce que d’un rien, le temps de l’envelopper dans une couverture. Essayer de la déplacer, c’était alors comme pousser au cul d’un rhinocéros.





