twins

septembre 14, 2010

Une vie pour deux. Deux vies jumelles, parfaitement superposables, mais n’ayant aucun point commun. Soi dans l’autre, entièrement. Je vois encore cet enfant. Il apparaît chaque fois que je me laisse gagner par la rêverie, à la lueur d’une bougie, sur la vitre embuée du métro, ici ou là quand le regard se perd dans le lointain et provoque quelque chose d’infiniment sincère, pas une apparition, bien sûr, pas même une ombre ou je ne sais quoi, juste une émanation du corps dont la plainte s’élève sous forme de douceur. Puis, à l’instant de disparaître, alimentant pour des heures la peur de l’abandon se dégradant peu à peu dans l’angoisse de la mort, il ressuscite un bonheur qui ne vaut que pour soi. Jamais il ne sera l’image du passé. Il reste celle du présent éternel, cette plus vaste étendue que nous puissions concevoir.

coupures

septembre 1, 2010

image©Esther Ferrer

Tu vois, je m’en doutais, je m’en veux de ne pas avoir cherché à comprendre, longtemps je me suis dit à quoi bon faire semblant de savoir ce qui se passe dans sa tête, sa tête c’est trop dire, je n’en vois pas le début d’un quart d’une, je ne vois que son cul rose de claque capote, froissé de biftons, comment tu voudrais que je prenne ça au sérieux, tu rigoles ou quoi, avec ta gueule de ne pas y toucher d’ange qui a encore du lait derrière les oreilles, mon fils se tape des vieilles et puis quoi, que veux-tu que j’ajoute, ou alors que je chiale, ou plutôt, non, que je m’allonge, là, parmi les viandes, que je sorte mon porte-fric, tu prends combien, qu’on te ramone la goule et que tu brailles dans le caméscope, on mettrait ça sur internet, ben ouais, tu braillerais et on se ferait des couilles en or avec toi pâmé dans ce plumard d’autruches, et puis quoi, on repartirait ensuite chacun de son côté, on se sentirait mieux, c’est ça mon lapin ? Me fais pas rigoler.

Demander pardon à ceux qui ne nous l’accorderont pas. De supplique en supplique, muer. S’assécher comme la chenille avant d’exploser, révélant l’intérieur aux couleurs criardes. Se dissoudre comme une goutte d’encre dans un verre d’eau, muer, s’assécher, exploser, se dissoudre en conservant un cœur coupable roulant d’une vie dans l’autre jusqu’au bas de l’escalier.

Combien de canettes vas-tu t’envoyer pour trouver le courage de sortir ? Tu es là, dans ta piaule, tu dis piaule, non pas chambre, fait chier, merde, pute, parce que personne ne t’entend, tu n’es qu’un connard obéissant à l’impulsion de coller à ton temps, tu ne fais plus l’effort de penser, tu y vas franco, c’est ça l’excuse, ne pas se faire chier avec les formes, tu déballes la carcasse que chacun a dans la tête, chacun devenu le cauchemar de Goya, et plus tard dans la rue celui qui te regardera mal, tu lui pèteras la gueule, et puis quoi, la zone, la bagnole, tu tires la bourre le long des glissières, hypnotisé par le scintillement des images successives de la mort, dévoré par le désir de penser, mais te rabattant chaque fois dans un réflexe de peur.

La noirceur hétéroclite devient belle quand elle trouve le courage de se montrer. Le corps et l’esprit se rassemblant, perforant une coque indéfinissable, s’élançant à l’assaut de ce qu’on voudra.

Pour autant qu’on admette la domination du réel sur l’intelligence. Aucune pensée ne suspend le cours des choses, aucune douleur. La solitude est une vision de l’esprit. L’accompli repose sur l’unité. Soi n’existe pas dans cette immensité.

De l’analogie

août 27, 2010

Inspiré par et pour F.Z.

Toute chose en appelle une autre. Visages aux yeux fixes, murs froids et larmoyants, bruits de sirènes, salaires empochés dans un juron, jets blanchâtres de crachats sur la voie, fatigue, fatigue de se déplacer au rythme des machines ou à l’arrière des camionnettes qui emportent leur cargaison de journaliers, apparemment insensibles à la pluie, à tout ce qui leur tombe sur la tête, ballottés épaule contre épaule dans un nuage de gaz d’échappement vers une prochaine zone industrielle, je traverse tout ça pour la millième fois, pourtant je ne peux m’empêcher de déformer les pylônes d’acier et de ciment. Défilant au bord de la route, un immeuble sans âme vaut une prairie en fleurs car je suis, parmi les migrateurs, celui de l’analogie.

En grec, analogie signifie proportion. Le moine mathématicien Luca Pacioli, qui eut tant d’élèves dans sa vie errante, parmi lesquels Léonard de Vinci, rédigea au 15ème siècle un traité d’étude de la proportion. On y lit, par exemple, que chaque forme, découlant de la perfection divine, se laisse exprimer de manière rationnelle, mais demeure également mystérieuse et secrète, composée de trois parties, une médiane et deux extrêmes. La tête et la queue du réel demeurent ainsi hors d’atteinte du langage compris comme segment borné par l’irrationnel. Aucun architecte de la Renaissance ne se réfère explicitement à la constante irrationnelle de Pacioli. Pourtant Vitruve, comme Alberti, définissant le plaisir esthétique par la combinaison des perspectives, y font entrer des forces intuitives indistinctement noyées dans la matière à travailler et dans l’esprit la travaillant. La main du tailleur de pierre, tenant le burin d’un geste sûr, ne peut s’empêcher de trembler à chaque coup, comme l’aveugle traversant la rue, mesurant en chaque bruit le connu et l’inconnu.

De l’amour

août 4, 2010

Au bout du chemin, tous sont pardonnés. Sauf les misérables que rien ne console.

Imaginez le sein que vous tétiez les yeux fermés, revenez à vos chairs d’avant le baptême, refaites l’effort de vous en extirper, de sortir les narines, les lèvres, les paupières, réapprenez à parler en ne gardant que le nécessaire pour convaincre quelqu’un de prendre votre place, juste un instant, le temps de voir le ciel, le clocher, la colonne des vieux et des enfants qui filent à l’église un lampion à la main, et d’entendre avec eux le sermon qu’on y tient, un sermon de fer pour des cervelles de porcelaine, tirelires scellées sur quelques pièces de monnaie.

Sortez-vous cette idée de la tête. Il n’y a ni pères, ni mères. Ce n’est que soi qu’on tue. Restez ainsi, porte et fenêtres clouées, le ventre creux, maudissant les bruits du village où les mêmes instruments servent pour les naissances et pour les enterrements, les dés pipés qu’on lance, année après année, pour s’échanger les mêmes terres gorgées de sang, la boue grise à force d’être labourée, blanchie par la fiente des corneilles vous observant du coin de l’œil, convoitant les escargots que vous sucez les dents serrées, comme un vinaigre de perles. Alors, peut-être, en viendrez-vous à comprendre, que dis-je, à entrevoir un degré moindre d’abjection. Vous concernant, je ne prononce les mots homme et femme que par courtoisie. Pour ne pas salir les animaux. Quel roi pensez-vous servir ? Je le vois comme je vous vois, comme je peux sentir votre âme, votre âme pourrie derrière vos aveux. Ramassez votre cœur avec votre vie morte dedans, mettez-vous à genoux, là, et implorez celui qui me donne le peu que j’ai, la noirceur sans Dieu, de vous accorer la grâce qu’il me refuse. Implorez le silence. Vous obtiendrez peut-être la consolation d’exister pour quelqu’un qui vous aimera au point d’aimer la fange.
C’est l’amour qui vous a donné la force de faire ce que vous avez fait, qui vous a jeté dans la mêlée, dans la foule innocente, immortelle, stupide comme l’enfant qui vient de naître.

L’aubaine est de durer, dites-vous, mais nous régnons parmi les larves. Puis un papillon nous tue. Un rêve plombé, voilà ce qu’est la vie. S’il parvenait à l’admettre, l’homme se changerait en son contraire. Quelle est votre ombre ? Eh bien, c’est l’espérance. Mais l’amour méprise la foi et les suiveurs.

pseudo-Martin du Bellay, Mémoires du règne de François 1er (1513 – 1524).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_du_Bellay

Parking Blues

juillet 22, 2010

Les carrefours boueux, envahis d’herbes folles, voisins des grands boulevards, où les ouvriers agricoles désœuvrés guettaient le bourgeois en goguette, ont été remplacés par les aires d’autoroute où tout ce qui a une bouche et un sexe vient sucer et se faire sucer, entre deux bouchées de cheeseburger, lorgnant les limousines qui s’arrêtent sous les néons. Ce sont encore les mêmes bougres qu’on croise dans le coin. Ils s’approchent des villes depuis le Moyen-âge. Assis sur une bourrique, une paille entre les dents, aujourd’hui cramponnés au volant d’un camion. Ils se consolent du bout de la queue, agrippant la chevelure oxygénée, la nuque, le buste qui leur bat les cuisses, imprimant un va-et-vient à l’amulette suspendue au rétroviseur, la Baie de Rio dans un cadre cruciforme frangé de coquillages qu’ils imaginent avoir été ramassés là-bas, comme la fille qui les pompe et qu’ils vont baiser sans capote, à dix-mille kilomètres de ce pare-brise piqué d’insectes, les yeux fermés sur une plage qui n’existe pas, se laissant porter par le blues de Johnny Cash qui court le long de leur colonne vertébrale comme sur un xylophone. ʺLovebugsʺ, punaises d’amour, c’est le nom qu’on donne à ces insectes écrasés dans le sud des États-Unis. ʺLovebugʺ, c’est venu jusqu’ici. Ou presque. Ils disent « l’ouvre-Buck », comme ouvre-boîte, manière affectueuse de parler de celles qui les font gicler. Rien ne change pour ceux qui ont la route pour demeure. Ils tournent sans entrer. Se font des appels de phares. Se foutent sur la gueule. C’est pareil.

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