PIG FARM, La Gloria, Mexique, 29 avril 2009

juin 13, 2012

Comme chaque fois qu’il se dédouble dans la came ou l’alcool, Don Vincente se voit enfant à Durango où la violence qui empoisonne sa vie, hier infligée, aujourd’hui subie, a commencé à cause d’un pigeon, d’un moineau, de n’importe quoi d’autre qui se traîne. Ce piaf auquel un gamin avait arraché la tête, un morveux à qui il avait foutu son poing dans la gueule, puis la trouille pisseuse, là. Rageusement, religieusement, il avait cogné, il ne s’était pas arrêté depuis, la tabasse, mauvaise nique de pointe à canon, de bras qui sanglent et qui sentent le gras, il avait cogné à s’en faire jouir et puis les poils lui avaient poussé, et puis sa mâchoire avait fait lavabo, maintenant qu’il leur foutait sur la gueule à tous ces cons qui comme lui se jetaient le poing au bide, au foie, les tremblants qui ne voulaient pas décrocher, qui préféraient crever sur le ring pour payer leur dose, leur bagnole, une greluche vite fait qu’on tringlait avec un machin qui pouvait encore se faire raide, tous ces glandus qu’il tabassait depuis tout ce temps, depuis qu’il y avait eu ce môme et son piaf qu’il avait corrigé et qui avait chialé la morve sans que ça lui fasse venir la pitié, mais plutôt la trique, à cette époque bénie des commencements. Maintenant il en avait crevé combien ? Cent, mille ? Boxeur, boxeur raté, vieux boxeur et enfin ivrogne sans rien, juste une chair bourdonnante, une viande psychique emmurée par étincelles dans le poids des organes et la rondeur qui les palpe avec anxiété, la rondeur, la peur, la molle merde qui pendouille breloque, ding-dong, un, deux trois, quatre, etc., comme on compte ses dents sur le ring, emmuré, abruti face aux projecteurs, magnifique crépuscule à cette profondeur. Ding-dong, beng ! Tout ça, il en aurait à revendre, il veut dire des histoires qui se mâchent-bouillent, le crémol il en est farci de ces putains de fistules, il y en a tout partout qui viennent avec ce qu’il aurait à dire, il y a de ces colonnes au bord du paysage, le paysage ça n’existe pas, le paysage c’est le visage craqué de pointes en fer, ça lui vient comme ça, les trucs qu’il balance autour de lui, les coups de poing, les coups de gueule, ça lui vient à cause de l’air et du pays, son putain de pays, le Mexique, la poussière et ces connards en costard qui viennent lui expliquer la vie et pourquoi un vieux boxeur en est à se chier dessus à cause de l’eau qu’il boit, pourquoi ils sont tous avachis et graisseux, tous ceux du village qui comme lui boivent cette saloperie qui coule du robinet.

Tout autour, aujourd’hui, l’eau jaune dans laquelle ces familles sont en train de se noyer, la sienne y compris, l’eau jaune, sans métaphore, la pisse vraie, la vraie misère et la folle espérance qui coulent des Etats Unis jusqu’ici, et d’ici en direction de nulle part, le jour comme la nuit sous ces barbelés, qui coulent en direction du parc à cochons, des abattoirs, des cuves et qui inondent la vie des gens simples. La triste vie du bétail humain. On entend s’élever une plainte, une sirène, des milliers de gens en train de crever, et parmi ces gens sa famille, pourquoi pas, celle d’un type défoncé qui baragouine quelques phrases mal fichues dans le micro que lui tend un journaliste à la con. Maintenant dites-nous ce qui se passe ici, vous qui en avez vu d’autres, vous à qui on ne la fait pas, ancien champion, champion tout court, et tout le tralala.

Avant, ils vivaient pauvres, il répond à ce freluquet, et à l’autre avec sa perche et à la poufiasse qui se dandine la lippe en pompe à foutre, il dit maintenant ce sont les maladies, la grippe porcine sur la route fédérale 140, direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade, Edgar Henrique Hernandez, cinq ans, son fils adoré, il ne sait ni chanter ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, le cocktail qui a permis au virus de muter, de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, de percer la peau de ce gamin qui n’a pas l’âge de mourir, qui n’a aucun talent particulier sauf  l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents. Les parents, le village, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude sous un ciel fin de bêtes quand cet enfant utilise des formules mouvantes, module, c’est toute la langue qu’on entend, il y va, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, sautillant à travers les rues poussiéreuses de La Gloria. Mais bon, ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré et qu’on le voit maintenant immunisé, ténébreux, assis au bord des cuves aux milliers de porcs, tandis que tous les élèves de sa classe sont morts. Alors aujourd’hui le peuple se soulève, le peuple c’est trop dire, une vingtaine des personnes à peine, dans l’indifférence, la peur, ils ont été frappés, intimidés, et tout le bazar, mais quelques-uns ont résisté, incendié les bétaillères, défoncé l’autoroute vers la frontière.

Trop tard. Le pourri s’est infiltré dans la nappe phréatique, mouches et chiens errants, le gouvernement dit pas du tout, la situation est sous contrôle, et mon cul c’est du poulet, baratin, personne ne comprend ce qu’ils disent. Elles sont scellées, ces cuves, mais elles fuient par le bas, ces huit mètres sur trois emplis d’innombrables cinq cent cadavres de porcs par fosse, ça s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors…

Sur les berges des seringues, des ballons, des poussettes, et puis quoi, la vie simple des gens avec gaz, ammoniaque, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation. Plus loin, à deux pas, les résidus solides ont été déversés dans les champs et dans l’eau potable. Autrefois, avant l’usine, tout était sain, propre, ni cochons ni rien, maintenant, putain, maintenant. Le ministre a expliqué, sans doute, les prélèvements de l’OMS, cinq cent morts. Moins nombreux que tous ces autres gosses qui claquent au fond d’un snuff movie, chaque jour que Dieu fait. Pas de quoi fouetter un chat. Le ministère, la ferme aux porcs, le cinéma, la grippe. L’un dans l’autre, ça reste rentable. Alors voilà. Nous faites pas chier, laissez-nous crever en paix.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :