Bibo et l’Indioche

janvier 16, 2012

 

« Bonne chose de faite ! », a dit Bibo Knut. Ils avaient tous leur raison de vouloir l’écrabouiller, mais entre Pochon et le père de Barcaillon, Bibo était celui qui ruminait une vengeance. Pochon et Eugen tabassaient à l’aveugle, Eugen, bien sûr, sa tapette à tapis, il l’abattait sur les épaules de Nono comme il aurait planté une bêche dans un sol gelé pour en extirper le cercueil de son gamin, comme il aurait sacrifié n’importe qui pour que Pochon ne se pointe pas à sa porte ce matin, la gueule enfarinée en traînant Nono par les cheveux. Pochon cognait par habitude. C’était un cogneur. Mais Bibo avait une bonne raison, une raison froide de serpent. Ça l’excitait d’essuyer ses bottes sur celui qui lui avait planté des cornes de cocu. En temps normal, il n’aurait jamais eu les couilles de se frotter à ce gamin qui ne s’était pas gêné pour grimper sa femme. Bibo était cuistot à l’Auberge du Cerf, sa Magda servait en salle. Nono venait faire des extras les week-ends d’affluence. Il fricotait la bouche en cœur avec ses bottines, son gilet de velours et son haleine de fumeur de joints. Un gosse de quinze ans. Son dernier coup de pied, Bibo le plaça entre les jambes. Ça faisait quand même une drôle d’impression de se retrouver dans la situation de se rembourser de toutes ses humiliations. Pour la première fois, il ressentit ce que Magda trouvait à ces types importants qui lui pinçaient les fesses, à ces richards qui se croyaient tout permis avec le personnel. Il aurait pu baisser son froc, tranquille, traverser la rue aux yeux de tout le monde ce dimanche matin, aller s’acheter ses clopes et son journal et rentrer chez lui heureux comme Baptiste. Bibo se sentait pousser des ailes velues de macho. Pourquoi Magda avait fricoté avec cet avorton, il n’en savait fichtre rien. Sans doute qu’elle avait senti chez lui cette même absence de scrupule qui fait les grands crocodiles. Nono se développait saurien. Il empochait pourboires sur pourboires, cartes de visites et mots doux. On s’émerveillait de son naturel. Un fils d’immigré avec une aisance pareille, ça ne courait pas les rues, tandis que lui restait tapi dans sa cuisine, et jamais un mot d’encouragement de Tracci, jamais d’augmentation ni rien. Bibo et Magda avaient une chambre sous les toits qui donnait contre le clocher de l’auberge. On entendait racler les câbles de la machinerie dans le plafond, un mouvement souverain, un de plus, qui le pourchassait jusque dans son sommeil. Pochon qui venait chaque soir récupérer les restes de cuisine pour ses lapins, l’avait convaincu de préparer l’examen de gendarme. Alors il bûchait en moulinant ses tournedos. Il voyait tous ces types importants en salle, il les voyait se goinfrer de sauce, et lui, il potassait son manuel. Il y avait eu cet Indien, un type bien, un qui se prétendait Indioche avec sa tresse qui lui pendait jusqu’aux fesses, noire de corneille, mais qui venait pas plus d’Arizona ou d’un de ces coins qu’on voit dans les westerns que les couilles à Toto, qu’est-ce que Bibo en avait à foutre, un mec bien, point barre, qui plongeait en cuisine avant que Nono ne vienne foutre sa merde, un taciturne du couteau que Bibo regardait en coin pour se faire comme lui une expression terrible qui imposait le respect, c’était un sombre costaud qui aimait la musique, aussi, qui restait des heures après le service vers le passe-plats, à écouter chanter Salamandre Trucci, la femme au patron, dans les étages, jusqu’à ce qu’on le retrouve assis pieds nus en costume sur son lit, dos au mur. Il s’était fait sauter la tronche à coup de chevrotine, il était avec sa tête comme un édredon qui avait enflé incroyable. On l’avait trouvé comme ça, sur son pieu dos au mur, le fusil en travers des cuisses et la tête comme une anémone qui s’ouvrait sur le plafond. L’Indioche avait une fille et une ex-femme qui l’avait plaqué quand il était venu en Suisse. Bibo ne savait pas trop la vie qu’il avait eue, pas de détails, mais juste sous les yeux le résultat d’une trajectoire vers le bas, une plongée de quelques mois à peine, entre le moment où il avait posé un pied à la gare Cornavin et celui où il avait pesé sur la gâchette, une courte saison, embouchée sur un canon. Alors Bibo s’est mis à potasser le manuel de la Gendarmerie. Il s’était dit qu’il allait vivre une vie pour deux, ça lui avait donné le courage de commencer à vivre pour lui, et puis il avait continué sur la lancée. Maintenant Pochon l’interrogeait en venant chercher son barda pour les lapins, c’était devenu leur moment à eux. Mais pour l’instant, les banquiers se gavaient sous son nez, Magda se faisait pincer les fesses, la vie continuait à l’auberge, et rien d’autre. Bibo faisait la fermeture, et allait se coucher sous les toits en passant devant l’appartement des Trucci au deuxième, l’appartement musical qui sentait le parfum. Et lui, Bibo, il crevait en escaladant ces marches en se récitant son manuel, il crevait en se glissant seul sous les draps parce que sa femme se faisait sauter quelque part dans le quartier, il crevait, lui, sa nervosité et son cœur d’artichaut. Il fermait les yeux et l’horloge se mettait à sonner, puis les câbles râpaient la charpente, il adressait une prière à toutes les raclures, à l’Indioche sec comme un coup de trique, séché par le désespoir et, et, et… tout ça et le reste, il priait pour ceux qui clamsaient la bouche ouverte partout à travers le monde, surtout ces petits nègres à gros bide, et les Japs qu’on voyait aux infos, les irradiés du bulbe, et les Amerloques, les Chinetoques, les foldingues de misère, tous ces morts-vivants en état de marche qui défilaient les yeux emplis de mouches, il finissait toujours par prier pour le bétail humain, une longue procession qui se perdait à l’horizon. Il entendait Magda ouvrir la porte. Il ne bougeait pas. Bientôt il serait gendarme. Bientôt, il leur ferait payer, à tous ces connards qui lui chipaient sa femme, qui ne pouvaient pas imaginer que des mecs comme lui puissent exister, qui n’avaient pas la moindre idée de ce que pouvait signifier le talent.

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