De l’analogie
août 27, 2010
Inspiré par et pour F.Z.
Toute chose en appelle une autre. Visages aux yeux fixes, murs froids et larmoyants, bruits de sirènes, salaires empochés dans un juron, jets blanchâtres de crachats sur la voie, fatigue, fatigue de se déplacer au rythme des machines ou à l’arrière des camionnettes qui emportent leur cargaison de journaliers, apparemment insensibles à la pluie, à tout ce qui leur tombe sur la tête, ballottés épaule contre épaule dans un nuage de gaz d’échappement vers une prochaine zone industrielle, je traverse tout ça pour la millième fois, pourtant je ne peux m’empêcher de déformer les pylônes d’acier et de ciment. Défilant au bord de la route, un immeuble sans âme vaut une prairie en fleurs car je suis, parmi les migrateurs, celui de l’analogie.
En grec, analogie signifie proportion. Le moine mathématicien Luca Pacioli, qui eut tant d’élèves dans sa vie errante, parmi lesquels Léonard de Vinci, rédigea au 15ème siècle un traité d’étude de la proportion. On y lit, par exemple, que chaque forme, découlant de la perfection divine, se laisse exprimer de manière rationnelle, mais demeure également mystérieuse et secrète, composée de trois parties, une médiane et deux extrêmes. La tête et la queue du réel demeurent ainsi hors d’atteinte du langage compris comme segment borné par l’irrationnel. Aucun architecte de la Renaissance ne se réfère explicitement à la constante irrationnelle de Pacioli. Pourtant Vitruve, comme Alberti, définissant le plaisir esthétique par la combinaison des perspectives, y font entrer des forces intuitives indistinctement noyées dans la matière à travailler et dans l’esprit la travaillant. La main du tailleur de pierre, tenant le burin d’un geste sûr, ne peut s’empêcher de trembler à chaque coup, comme l’aveugle traversant la rue, mesurant en chaque bruit le connu et l’inconnu.
De l’amour
août 4, 2010
Au bout du chemin, tous sont pardonnés. Sauf les misérables que rien ne console.
Imaginez le sein que vous tétiez les yeux fermés, revenez à vos chairs d’avant le baptême, refaites l’effort de vous en extirper, de sortir les narines, les lèvres, les paupières, réapprenez à parler en ne gardant que le nécessaire pour convaincre quelqu’un de prendre votre place, juste un instant, le temps de voir le ciel, le clocher, la colonne des vieux et des enfants qui filent à l’église un lampion à la main, et d’entendre avec eux le sermon qu’on y tient, un sermon de fer pour des cervelles de porcelaine, tirelires scellées sur quelques pièces de monnaie.
Sortez-vous cette idée de la tête. Il n’y a ni pères, ni mères. Ce n’est que soi qu’on tue. Restez ainsi, porte et fenêtres clouées, le ventre creux, maudissant les bruits du village où les mêmes instruments servent pour les naissances et pour les enterrements, les dés pipés qu’on lance, année après année, pour s’échanger les mêmes terres gorgées de sang, la boue grise à force d’être labourée, blanchie par la fiente des corneilles vous observant du coin de l’œil, convoitant les escargots que vous sucez les dents serrées, comme un vinaigre de perles. Alors, peut-être, en viendrez-vous à comprendre, que dis-je, à entrevoir un degré moindre d’abjection. Vous concernant, je ne prononce les mots homme et femme que par courtoisie. Pour ne pas salir les animaux. Quel roi pensez-vous servir ? Je le vois comme je vous vois, comme je peux sentir votre âme, votre âme pourrie derrière vos aveux. Ramassez votre cœur avec votre vie morte dedans, mettez-vous à genoux, là, et implorez celui qui me donne le peu que j’ai, la noirceur sans Dieu, de vous accorer la grâce qu’il me refuse. Implorez le silence. Vous obtiendrez peut-être la consolation d’exister pour quelqu’un qui vous aimera au point d’aimer la fange.
C’est l’amour qui vous a donné la force de faire ce que vous avez fait, qui vous a jeté dans la mêlée, dans la foule innocente, immortelle, stupide comme l’enfant qui vient de naître.
L’aubaine est de durer, dites-vous, mais nous régnons parmi les larves. Puis un papillon nous tue. Un rêve plombé, voilà ce qu’est la vie. S’il parvenait à l’admettre, l’homme se changerait en son contraire. Quelle est votre ombre ? Eh bien, c’est l’espérance. Mais l’amour méprise la foi et les suiveurs.
pseudo-Martin du Bellay, Mémoires du règne de François 1er (1513 – 1524).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_du_Bellay


